Les oiseaux ne chantent pas ce matin. Il est plus de sept heures trente et aucun gazouillis ne s’est fait entendre près de la fenêtre de
Catherine. Elle essaie de regarder l’heure, elle voit flou. En fixant son regard sur son radio-réveil, elle constate qu’il est éteint. La prise est branchée pourtant. « Peut-être une panne de
courant », pense-t-elle.
A peine sa tête s’est-elle posée sur la taie d’oreiller que la jeune femme entend un bruit de verre cassé provenant de la rue. Elle s’énerve :
« Nom de dieu ! Ils font chier ces ouvriers à ramasser leurs déchets à l’aube ! »
Catherine s’assied avec violence sur son lit. Elle s’apprête à retirer le rideau pour mieux voir les agents de propreté quand elle remarque un panneau de signalisation encastré dans la partie
avant de sa voiture.
« Saleté », lâche-t-elle. Elle enfile ses pantoufles, descend en trombe jusqu’au rez-de-chaussée et se rue près de sa voiture l’air catastrophé. Le sol est humide, elle comprend à cet instant que
la nuit a été mouvementée dans sa rue. Un de ses voisins s’approche, il est encore en pyjama.
« - Ah Catherine, c’est toi ! Ta voiture a morflé mais au moins …
Elle est à deux doigts de l’insulter quand, en se retournant, elle remarque que sa rue et celles environnantes sont en piteux état. Chaque maison est abîmée ; il leur manque la toiture ou un bout
de façade. Voire les deux. Les fils électriques pendouillent à quelques mètres seulement du sol. Les panneaux penchent, reposent à terre ou sur les automobiles. Catherine voit des policiers, des
ambulanciers et des pompiers dans chaque coin. Ils s’affèrent dans tous les sens. Son voisin poursuit sa phrase :
- … ta maison n’a rien.
Il a raison : elle ne présente aucun dégât. Pas même une vitre brisée.
- Que s’est-il passé ?
- Les flics disent qu’on a été touchés par une mini-tornade.
Catherine a envie de rire en entendant le mot « mini ». Vu la calamité, elle s’arrête à la dénomination « tornade ».
- Tu n’as vraiment rien entendu ? C’est vrai ? s’interroge le voisin.
- Non, j’étais crevée et je suis tombée comme une masse…
- Ça a commencé comme n’importe quelle pluie d’été pourrie. Après, il y a eu les éclairs, la pluie qui s’est renforcée. D’abord une quantité normale puis de plus en plus. Des singes, il pleuvait
des singes ! Le vent a gagné en vitesse et en force. La suite, tu la vois ! Tu n’as vraiment RIEN entendu ? lui demande-t-il en insistant avec véhémence sur l’adverbe.
- Je te dis que non. Dans le contraire, je n’aurais pas cet air ahuri. Catherine respire à plusieurs reprises avant de se calmer et de s’inquiéter du sort des voisins.
- Il y a des blessés ?
- Quelques-uns apparemment. La vieille Moreau est morte, par contre. Les ambulanciers disent que c’est une crise cardiaque. »
Catherine revoit quelques passages de la vie du quartier avec la vieille Moreau. Elle la revoit se promenant avec son époux à la fin de chaque journée. Il avait été emporté quelques années
auparavant par la même cause. Le voisin l’avait mis à bout de nerfs après avoir garé sa camionnette de couleur noire devant sa porte. Le quartier l’avait entendu hurler « Retire ta camionnette !
». Il était ensuite rentré et l’ambulance est arrivée. C’était trop tard. Catherine ne pouvait pas s’empêcher de se dire que le destin semble se répéter. Cette mort subite n’a rien d’étonnant en
somme : Catherine avait vu sa voisine traverser à plusieurs reprises le carrefour alors que le feu était vert pour les conducteurs. Son fils lui avait interdit, après qu’elle se soit voit
renverser, de sortir seule dans la rue. « Comme si ça pouvait arrêter la Grande Faucheuse » pense-t-elle intérieurement.
Catherine avance pour voir l’étendue des dégâts. Son voisin la suit toujours et continue à lui parler. La journée ne fait que commencer. La situation est étrange : elle n’a jamais aimé ce
quartier et, pourtant, le voir en ruines ne la réjouit pas plus que ça, elle qui avait un jour dit : « Si une bombe pouvait lui tomber sur la face, ce ne serait pas moi qui éteindrais le feu ! ».
Sans doute parce que derrière chaque tornade, il se cache des drames humains. Des dizaines voire des centaines de ménages se trouvent à la rue, sans aucun bien ; ils vont de façon probable être
obligés de dormir sous des tentes ou dans des halls omnisports. Faute de mieux. Pour certains, faute d’avoir des proches pour les héberger.
La jeune femme fait partie des propriétaires qui ont le moins de dégâts. Elle est la seule à avoir encore un logement debout dans son quartier. Catherine, qui n’a jamais été aussi bien traitée
par la vie, ironise intérieurement sur cette soudaine chance. Elle entend des voisins qui l’envient, les mêmes à qui elle n’a jamais porté d’intérêt.
Elle regarde les débris des maisons en déambulant au hasard ; un ambulancier s’approche et lui parle : « Madame, vous n’avez rien ? ». Catherine ne donne pas de réponse, il en déduit qu’elle est
en état de choc. Le voisin qui la suit conforte son impression : « Elle a dit quelques phrases à peine depuis que sa porte s’est ouverte ». L’ambulancier fait appel à un collègue et les voilà qui
tente d’attraper la jeune femme. Elle se débat : « Lâchez-moi ! Puisque je vous dis que je n’ai rien ! ». Elle se met à courir : les deux hommes la laissent s’enfuir. L’un de deux lâche : «
Laisse-la. On ne va pas courir après des gens qui ne veulent pas se faire soigner ; y en a plein d’autres qui ont besoin de nous ! »
Catherine finit sa course dans la rue voisine. Elle découvre un jeune homme assis sur l’herbe. Il contemple les restes de son immeuble d’appartements. Elle le reconnaît et s’assied à côté de
lui.
- Ah tiens ! C’est vous le « don juan » du troisième ?
- Qu’est-ce que ça peut vous faire, réplique-t-il. La ville est en ruines et vous vous intéressez à mes mœurs ?
- Oh, ça ne me regarde pas. C’est juste que n’étant pas votre type, vous n’avez jamais pris la peine de me dire « bonjour » quand on se croisait.
- Vous trouvez que c’est le bon moment pour nouer des contacts ?
Catherine se trouve devant le tombeur du quartier. Elle se souvient du nombre incalculable de fois où elle est sortie de chez elle et a aperçu une de ses conquêtes d’une nuit battant le pavé dans
l’espoir de le voir. Larguées comme des merdes, c’est le mot qui convient quand elle y réfléchit. Elle a même vu des mineures qui venaient le voir pour un rendez-vous secret.
Catherine l’avait trouvé séduisant au départ avant de se raviser après avoir mis ses lunettes. Son voisin était affligeant de banalité. Il était blond avec des cheveux en bataille – si pas, non
coiffés depuis des lustres -, des yeux bruns, un corps chétif et présentait une cicatrice sur l’arcade gauche qui coupait son sourcil en deux. Quant à ses vêtements, il était une « victime de la
mode ». Ses pantalons ne montaient jamais plus haut que le début de ses fesses et ses ceintures méritaient bien le nom d’accessoires.
Elle espérait qu’il avait, au moins, le sens de l’humour pour tenter de comprendre son succès : « Femme qui rit, à moitié dans le lit », la citation était-elle correcte ? Elle voulait vérifier
s’il était drôle. Elle lui assène : « Je vous avoue un secret : je ne vous aime pas ! »
A suivre...
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